M. Lynch

Le seul principe qui vaille est le respect de la dignité de la personne humaine...

De l’hominisation à l’universalité humaine

Extrait du discours à Palaiseau le 18 mai 2013, de M. Lorphils lors de la commémoration de la célébration de l'abolition de l'esclavage et de la création du drapeau haïtien.

" C’est principalement à la première moitié du XVIIe siècle que la France entre dans la traite et commence à utiliser massivement des esclaves pour les plantations dans ses colonies antillaises. L’enjeu principal est la culture de la canne à sucre.

Il avait fallu réglementer ce trafic illégal et donner un statut aux esclaves. Le tout, pour un meilleur contrôle des activités et du commerce et ainsi une meilleure résistance à la concurrence. Un texte juridique allait s’en charger. Il sera écrit par Jean-Baptiste Colbert et promulgué par le roi Louis XIV en 1685. Il s’agit, vous le devinez, du code noir.

On a souvent souligné ici et ailleurs l’inhumanité que transpire ce code noir. Lisez-en quelques articles et vous aurez ce sentiment de dégoût qui vous ferait pointer comme nous le cycle inachevé d’hominisation chez certains humains et comme nous, vous penseriez que la bestialité et l’humanité font souvent route ensemble.

Il est bien question de la marchandisation et de la chosification d’êtres humains par d’autres êtres humains, réglementées désormais par ce code. Il est bien question de faire de ces hommes et de ces femmes des variables économiques et ce, sans autre forme de procès.

C’est un commerce florissant qui nécessiterait des principes cardinaux et que d’un certain point de vue, le code noir se révélait insuffisant ou pas assez détaillé. Willie Lynch, un propriétaire d’esclaves des Etats-Unis, propose, dans un discours daté de 1712 et prononcé en Virginie, les principes cardinaux pour faire un négro. Un apprenti sorcier qui va tenter de transformer un être humain en animal. Il met sur le même plan le cheval et l’esclave. Il propose de les casser, de leur enlever toute volonté. Selon Willie Lynch, le cheval et le négro seraient dangereux pour l’économie s’ils devaient rester à l’état sauvage. Ils doivent être cassés tous les deux et attachés pour une production ordonnée.

Willie Lynch théorise de peur que les générations futures ne comprennent pas les principes du cassage pour les deux bêtes : le négro et le cheval. Donc il propose de trancher avec autorité et raideur. Le cheval et le négro sont mauvais pour l’économie dans leur état sauvage, répète-t-il. Un animal et un négro sauvage sont tous deux dangereux même en captivité, car ils auront tendance à rechercher leur liberté. (…) C’est pourquoi le cheval et le négro doivent être cassés. LAISSEZ LE CORPS, PRENEZ L’AME! C’est la feuille de route proposée aux autres propriétaires d’esclaves pour éviter que l’économie ne devienne chaotique.

Parce qu’il aurait gardé malgré tout un peu d’humanité, notre cher M. Lynch avait une attention particulière pour la femelle et son jeune enfant. Ils doivent être formés à répondre à un nouveau langage. La femelle et l’enfant doivent être hybrides pour produire une variété et une division de labeur. Et l’on fera un leitmotiv de : rien ne vaut une bonne mule et un bon nègre.

L’esclavage était hélas !un système économique basé sur la marchandisation de l’humain. C’est pour éviter que la situation économique ne devienne chaotique qu’il planifie dans les moindres détails.

Vous auriez remarqué que Willie Lynch est un cas d’étude qui pointe l’interaction entre humanité et bestialité et questionne sur l’issue de la confrontation.

Intéressons-nous deux minutes au champ lexical utilisé par Lynch et voyons le glissement sémantique volontaire pour un mot ou un autre, pour une expression ou une autre. Et, l’on n’a pas besoin d’être grand clerc pour en deviner l’intention.

Prenons pour commencer le mot négro. Que peut-il avoir de négatif dans un mot qui n’évoque rien d’autre qu’une couleur. Niger, nigra, nigrum se rend par noir. Les latins évoquent une couleur. L’espagnol negro fait la même chose. Au fond, rien qui engendrerait une dépréciation de l’autre. Sauf qu’on découvre que dans la rhétorique des racistes, il est assimilé à infériorité, altération, tare. Il est opposé à « blanc » qui remporte la palme des mélioratifs tels que suprématie, perfection, génie. Un glissement dangereux qui justifierait le cassage, l’esclavage, la chosification de l’homme noir et le droit divin de l’homme blanc d’en disposer comme bon lui semblerait.

Il a aussi utilisé le mot femelle pour la femme. Même si le diminutif du mot femina (femme) est femella (femelle), il ne nous viendrait pas à l’esprit d’appeler femelle une femme et de la considérer comme une jument même si toutes deux sont détentrices d’un organe reproducteur.

L’expression de Willie Lynch, c’est la« femelle et son enfant ». La définition du mot enfant par le bordas, c’est « être humain entre la naissance et la puberté ». Mais le Infans, infantis latin se rend par « celui qui ne parle pas. »

Faut-il mettre le bébé humain sur le même plan que le chiot de la chienne ? Sauf accident particulier, le bébé parlera un jour, pensera un jour, se représentera les choses un jour. Ce que le chiot devenu chien ne fera jamais, ce que le poulain de la jument ne fera jamais. Si le négro de M. Lynch est un homme noir, il ne peut être comparé à un cheval pour les mêmes raisons. C’est bien réducteur que de considérer quelqu’un juste pour sa couleur de peau.

Ce qui est stupéfiant pour un esprit sain, c’est l’expression « laissez le corps, prenez l’âme ». La controverse de Valladolid s’évertuait à rechercher une âme chez l’homme noir. L’église catholique a conclu qu’il n’en avait pas et donc il peut être subjugué. Le code noir recommandait donc de les baptiser. Peut-être pour leur conférer une âme et faire de la bête originelle un être humain. Monsieur Lynch, lui, affirme qu’il en a mais le met sur le même plan que le cheval. Si le négro de M. Lynch a une âme, il n’est pas un cheval mais un être humain à part entière. Le code noir n’avait pas à préconiser son baptême comme il n’aurait pas dû avoir des conférences ou des débats sur la question de l’humanité de l’homme noir.

Comme tous les autres avant lui , les débatteurs de la controverse, les auteurs des codes noir – il y en a eu plusieurs- Monsieur Lynch est trahi par ses propres mots mais ses mots servent une cause : celle du racisme et de la discrimination au service d’un système économique des plus effarants. D’ailleurs le verbe « lyncher » et le substantif « lynchage » sont tirés de son nom et c’est ce qu’il a laissé à la postérité.

Les racistes sont bêtes. C’est d’ailleurs parce qu’ils sont bêtes qu’ils sont racistes. Et parce qu’ils sont horriblement bêtes, ils sont dangereux et doivent être combattus sans relâchement, avec fermeté et détermination et parfois de manière débonnaire pour les aider à terminer leur cycle d’hominisation et pour qu’ils deviennent totalement humains. Humains accomplis un jour où l’autre.

Willie Lynch trouve un écho favorable chez Thomas Jefferson qui aurait considéré l’esclavage comme une institution particulière mais M. Lynch a dû susciter le dégoût chez Abraham Lincoln qui, lui est convaincu du mal que représente le système esclavagiste et qui l’a aboli.

Napoléon Bonaparte qui révoquait les décisions même timides de la convention nationale a sans doute inspiré le même écœurement à Toussaint Louverture quand il envoyait sa flotte en Haïti avec des consignes que le général Rochambeau affine avec délices en nourrissant ses chiens que de la chair nègre.

Pour mémoire, le 4 février 1794, la convention Nationale abolit l’esclavage mais dès 1802, le consul Bonaparte décrète le rétablissement de l’esclavage et maintient la traite des noirs et leur importation dans les colonies conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789. Donc conformément au code noir.

Ces déviances sont toujours possibles et davantage en période de crise. Il n’est pas utile de rappeler les méfaits du nazisme, les conséquences tragiques de l’épuration ethnique en Bosnie Herzégovine, l’effroyable spectacle du génocide rwandais pendant lequel l’extermination de plus d’un million de personnes a été planifiée. Tout cela nous informe sur la putréfaction de toute instance de contrôle chez ces gens-là et le ça débridé, effréné qui l’emporte sur le surmoi, dirait Sigmund Freud. Chez l’homme blanc comme chez l’homme noir.

Ces déviances convoquent notre vigilance et nous interdisent de baisser la garde. Les Grecs ont aujourd’hui« l’aube dorée », la France, ses groupuscules néo-nazis et un peu partout en Europe, des factions du même acabit mettent en avant la suprématie de la race blanche.

Les couleurs de peau ne sont pas le carburant de ce qui nous est donné à voir mais une idéologie infecte qui met en exergue les bas instincts et rapprochent l’humain de la bête la plus féroce. Une nostalgie aussi du temps béni de la colonie (Sardou)...

... Le seul principe qui vaille est le respect de la dignité de la personne humaine. Notre rendez-vous de célébration de l’abolition de l’esclavage réaffirme nos valeurs humanistes et notre détermination à combattre la barbarie. Quelle que soit sa forme. Quelle que soit son expression.

Notre rendez-vous de célébration de l’abolition de l’esclavage, c’est une entrée en résonnance avec ceux qui s’étaient battus pour aider, même au péril de leur vie, leurs bourreaux à rentrer dans la grande famille humaine

Notre rendez-vous de célébration de l’abolition de l’esclavage, c’est un clin d’œil au combat de Toussaint Louverture, mort dans le jura le 7 avril 1803 et à toutes les autres victimes de la traite négrière et de l’esclavage, un clin d’œil à la création du drapeau haïtien le 18 mai 1803 par Jean-Jacques Dessalines et à la victoire d’une armée d’esclaves le 18 novembre 1803 sur les phalanges napoléoniennes qui devaient mettre en place et avant l’heure la solution finale en Haïti.

Notre rendez-vous de célébration de l’abolition de l’esclavage redit notre refus de l’oubli pour mieux mettre en lumière cette résilience tant prônée par Boris Cyrulnik comme un hymne à l’humanité.

Nous partageons la conviction que l’Homme ne se réduit pas à son origine sociale, ethnique ou à sa couleur de peau. Il transcende ses futilités et n’en saurait tirer ni plaisir ni déplaisir parce que préoccupé par l’essentiel : l’accomplissement de son humanité

Nous partageons la conviction qu’Il se magnifie en rimant sans cesse altérité/solidarité, solidarité/altérité jusqu’à « chandeller » ces allées où se perdent encore des moitiés humaines, des apparences humaines, des farces, des masques jusqu’au surgissement de l’émerveillement : des humains accomplis comme vous et moi.

Nous partageons cette conviction qui nous fait moucher la chandelle pour assister à cette flamme où notre belle humanité redessine les pas de la naissance du monde et convie à l’amour sur les notes sublimes d’un violoncelliste éthéré.

Vous auriez remarqué que j’aime le violoncelle mais j’aime aussi le tamtam qui me fait frémir tout autant. Nous voilà fondus dans ce creuset de l’universalité humaine. Pour la mettre en évidence, j’emprunterais bien vos voix pour dire avec Anthony Phelps :



« Poète, dans la buée de ces mots

Je refais vers toi la trajectoire du passé.

Je survole les pistes des miroirs,

Traverse le champ de rêve de mon balcon

Comme un berceau sous le soleil.



Femme tissée dans la poésie,

Chaque habitant de ma ville rêve que je rêve de toi.

Chaque oiseau, papillon porte portion de ta personne.



J’ai étouffé la chrysalide qui cherchait l’exil de ta clarté

Pour me trouver et renaître autour de toi,

Plage au rivage du ciel. »

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Date de dernière mise à jour : 20/05/2013